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Au hasard d’un café…, d’Isabelle
J’me suis flanquée dans un café, un dimanche 18H ; la nuit pénètre déjà dans ce lieu confiné. La lumière a pour bénéfice d’exalter les contrastes. Je rase les murs avant de choisir une petite place qui me fera reconstruire pour un temps un monde; pour vous camper le décor, les tables sont bout à bout de telle sorte que les gens ont très peu d’intimité pour se parler. Les discussions, vous l’aurez compris, sont en pâture à qui veut. Bref, si vous vous ennuyez dans votre propre vie, il suffit de vous coller et de colleter les discussions des uns et des autres des plus insipides aux plus insolites. Dès lors moins soupirer, souffler et se dire : « Les problèmes de ma voisine avec son cancer et ses récidives, mes tracas du moment c’est rien, dérisoire en comparaison ! On croit toujours que l’herbe est plus verte à côté…. » Les clapotis sonores des verres, les cuillers en équilibre instable sur les tasses vacillent pour les rendez-vous les plus fous ou les plus convenus voire même les rendez-vous d’affaire. Malgré le bourdon ambiant, il est possible de s’abstraire dans ce dit café, enfin jusqu’à un certain point La machine café s’éveille, crépite: la pression torréfiée m’est familière voire savoureuse à humer. L’élixir d’une boisson rare, c’est à la table d’à côté. Les ultimes mots échangés entre la grand-mère fatiguée par l’épaisseur de la vie soudainement ravivée par l’allure pétillante de sa petite fille genre fifi brindassier. Qui dit mieux ! Ce café affiche un design désuet, très habité par le passé des années 50 ; les chaises Thonet, je les préfère aux cafés launge qui ont perdu toute âme figés dans une atmosphère clinique. Le café c’est la géode de toutes les rencontres, le carrefour idéal des âmes citadines. J’allais oublier : le patron a la tête de l’emploi, ventre bedonnant, moustache TTC. Si je vous dis que sa mission va bien au-delà de contenter, materner sa clientèle par une quelconque boisson ; il est semi responsable des ivrogneries. Sur un bout de comptoir, il connaît à force la vie et aussi le linge sale des gens. Ses oreilles sont gorgées de ces trognons de vie jusqu’à penser qu’il pourrait relayer les cabinets encombrés des psys en tous genres. Tout à coup, il alpague une jeune fille toute majeure soit elle. Nippée de pelures, elle avait l’apparence d’un épouvantail en ville. Le patron lui demande expressément le complément qui se doit : les 40 cents. Ce dû, elle le l’a pas. Pas d’argent, pas d’amour Le tenancier constate sa besace vide, ses yeux vides, les orbites creuses de misère hurlant « y’a personne ». Elle, elle reste pétrifiée, médusée, muette. Elle ne peut rien justifier de sa condition. Dans un moment de repli, elle convoque un souvenir : « Grand-mère me disait : ton père est dans l’avoir, sois dans l’être !, c’est la rançon du bonheur » Elle, aujourd’hui, elle crève la faim. Et là l’homme crève l’écran, l’inacceptable. Il se gonfle comme une grenouille, celle qui voulait se faire plus grosse que le bœuf… Funeste désir de surpuissance, il éclate comme une bulle. Soudain, il l’empoigne de manière humiliante et d’un geste ordurier la presse de sortir définitivement, ne plus franchir une seule fois le seuil de la porte de l’estaminet. Ce qu’il ignorait, c’est que 24h plus tard cette fille déchirée en clair- obscur, abîmée de travers allait mettre fin à ses jours. Une enquête fut sitôt menée. On raconte qu’une femme côtoyant au même moment la table de la jeune fille et témoin de la situation scabreuse retrouva un papier froissé sur lequel était écrit de manière lapidaire : « Vaurien de la vie, je préfère m’abstenir » Vous aurez imaginé que la tournure de cette affaire avait vite été élucidée. Les cafés, containers d’hommes et de femmes, grouillent de ces promesses de vie et le mort. Rien n’était anodin dans ce café du moment. Je vous promets que j’y remettrai les pieds dans ce « café du moment » c’est son nom, je vous l’assure un café du moment qui dure…. |